(#19) La musique: de l’air enrichi. Greco, 25 mai 2025 Vous vous apprêtez à quitter la cathédrale que vous visitez, quand l’orgue vient rompre le silence quasi religieux. Quelque chose s’est produit et vous vous attardez. Vous avez été troublé par cette quatrième dimension qui vient de s’installer. L’air a changé, il s’est enrichi… de musique ! Si elle endort les bébés, la musique réveille également la mémoire des personnes âgées tout comme elle dope les sportifs. Activant le circuit de la récompense via la dopamine, elle s’adresse directement à l’inconscient. De ce fait, elle modifie indiciblement le ressenti que nous avons de l’espace qui nous entoure, que ce soit celui d’un restaurant, d’un parking, d’un magasin ou, bien entendu, d’une salle de concert. Même si nos oreilles disposaient de paupières, il serait quasiment impossible de s’affranchir des impacts sonores : notre corps entier est un fantastique résonateur (ce qu’on appelle la perception haptique) qui se combine indissociablement avec notre système auditif. La musique est donc intrusive, souvent à notre insu. Volatile, car étroitement liée à l’égrènement du temps, elle s’évanouit très vite avec la dernière résonance que l’air transmet. Son pouvoir est incontestable sur la plupart des êtres vivants dont elle peut modifier substantiellement le comportement. S’invitant souvent au moment où on ne l’attend pas, la musique, élaborée par des algorithmes mystérieux, est devenue une influenceuse invisible qui séduit et fait vendre. Et ceci n’a pas échappé à moult stratégies commerciales. Mais la musique est impalpable, et se référant au monde de l’immatériel, elle se différencie des objets d’art physiques (tableaux, sculptures) dont la propriété est indiscutable. Alors, qui est le propriétaire de la musique ? La musique appartient initialement à son créateur dont l’idée germe dans le cerveau. À ce stade, elle est captive, à l’abri. Son géniteur est le seul à en assumer le contrôle. Mais dès que l’idée s’échappe, dès qu’elle est dans l’air, elle devient vulnérable, susceptible d’être partagée, empruntée, déformée, codée en datas et donc… de changer de propriétaire ! Le commerce de l’œuvre musicale n’est pas récent : il y a plusieurs siècles, les monarques, les mécènes tout comme les sociétés religieuses passaient commande de musiques dont ils devenaient propriétaires. Avec l’expansion de l’imprimerie, la paternité de l’œuvre s’est déplacée au profit du compositeur tandis que le rôle de l’éditeur s’affirmait autour de plusieurs missions : le commerce de l’œuvre, la défense du droit des créateurs et une participation au développement de leurs carrières. C’est ici qu’intervient la notion de droit d’auteur, invention nécessaire et légitime née au milieu du 19e siècle. Il permet, une fois l’idée conceptualisée, d’entériner un acte de propriété et d’entraîner la protection et la rémunération de l’œuvre. Ainsi, les droits patrimoniaux s’appliquent et perdurent après la mort du créateur au bénéfice de ses ayants droit, pour une durée variable selon les pays. Aujourd’hui, le propriétaire de la musique est fondamentalement le compositeur, même si la multiplication des modes de diffusion et la transformation des outils de création, de production et de propagation engendrent une certaine confusion. L’emprunt par l’I.A. générative des données numériques a, par ailleurs, ouvert un champ illimité de perspectives aussi inattendues que déstabilisantes, l’escalade de la falsification se révélant un facteur très préoccupant. On l’aura compris : si le son est de l’air augmenté, la musique est de l’air enrichi. Sans air, c’est le vide, le silence absolu : pas de son, pas de musique, et… pas de vie ! Et si nul ne peut se déclarer propriétaire de l’air que nous respirons, par contre, en ce qui concerne son contenu, c’est une autre histoire ! Réflexions sur la musique