Les Échos : IA, le musicien ne sera plus maitre de sa musique Greco, 5 avril 202417 avril 2026 Les différents logiciels d’intelligence artificielle s’améliorent très rapidement dans la composition musicale…La musique artificielle se rapproche de plus en plus de celle créée par l’humain. Dans les années 1990, l’essor de l’informatique domestique permit la transition entre le monde de l’analogique et celui du numérique. Une exploration inédite du son débuta et grâce à la représentation graphique des ondes, il devint possible de manipuler celles-ci comme des objets. Puis vint le développement de l’hyperfragmentation, horizontale (une mélodie) et verticale (un accord) : on a ainsi pu pénétrer le son pour le disséquer. L’extraction d’une « molécule » de son est plus complexe que celle d’un pixel, mais nous constatons régulièrement des résultats spectaculaires. De ce fait, les manipulations sonores sont devenues faciles et efficaces, notamment sur la voix, qu’elle soit parlée ou chantée. On peut ainsi la métamorphoser et lui faire dire ou chanter ce qu’on veut avec une identité vocale empruntée à quiconque. Pernicieux avec les deepfakes ou créatif, ce procédé de modélisation risque, dans le secteur du cinéma, de mettre à mal l’économie presque centenaire des professionnels du doublage. L’IA est une nouvelle chimère L’IA va aussi déconstruire point par point nos fichiers musicaux, s’approprier la signature stylistique de l’oeuvre originale et la recombiner avec d’autres pour engendrer des montages complexes et sans précédent. De nouvelles esthétiques bigarrées vont voir le jour. C’est ce que je nomme le musicochimérisme. Dans la mythologie grecque, la chimère était une créature fantastique qui associant une tête de lion à un corps de chèvre et à une queue de serpent dévorait les humains. Aujourd’hui, que va-t-elle dévorer ? L’IA, en manipulant les instruments virtuels désormais très aboutis, engendrera des créatures musicales. Les instruments virtuels sont des générateurs sonores qui, soit imitent les vrais instruments avec réalisme, soit inventent des sonorités inconnues. Les créations originales pour l’audiovisuel seront mises en concurrence par les IA qui séduiront des équipes de réalisation préférant l’immédiateté, les coûts réduits, le dialogue illimité avec les machines plutôt qu’avec des humains. Confier à des machines des inventions automatiques permettra d’obtenir avec facilité des résultats inattendus et tendance. Effet de mode ? Alors, du fait de la mystification et de l’anonymat liés à l’intervention des robots masquant l’origine des sources, qu’en sera-t-il de la paternité de nos oeuvres et des droits d’auteur qui nous font vivre ? Une combinaison synthétique produite par une IA et dans laquelle l’intervention humaine est quasi inexistante devra-t-elle être rémunérée au titre du droit d’auteur ? Il faudra sans doute redéfinir la place du créateur et lui trouver d’éventuelles compensations. Tout le monde se prendra pour Mozart Dans ces mêmes colonnes, en 1996 et en 2006, j’évoquais la fragmentation de l’oeuvre, les conséquences des intelligences artificielles sur l’avenir du droit moral et la prolifération des créateurs, imaginant que l’oeuvre et son ersatz exploité par l’industrie techno-musicale allaient se confondre. Nous y sommes donc. Avec l’IA, c’est le monde entier qui se prend pour Mozart et les sources, les exemples et le savoir-faire deviennent confus ou inexistants. Tout se mélange. Et si les modèles s’évanouissent, qu’allons-nous transmettre aux générations futures ? Bien entendu, notre rapport à la réalité et au naturel va s’exacerber, et une quête de vérité favorisera les spectacles vivants et les prestations acoustiques : être en présence de l’artiste sera toujours une expérience émotionnelle recherchée. Devant un dépérissement et une paupérisation programmés, espérons que l’humain sera toujours la référence émotionnelle, onirique et intuitive. Faisons tout pour garder la main sur des robots qui tenteront bien de nous faire croire qu’elle ne sert plus à rien ! Gréco Casadesus est compositeur et le président d’honneur de l’Union des Compositeurs de Musiques de Film. L’article en .pdf Lire les autres articles parus dans les Échos en 1996 et en 2006 Retour au sommaire Article de presse